Silhouettes fuyantes, ombres perverses. Perchée sur mes talons aiguilles, vous passez sans me voir. La lumière froide des réverbères ne fait que renvoyer votre piteuse image dans les flaques ruisselantes. Je suis la transparence incarnée, cette inconnue dont on souhaite rarement connaitre l'identité. Je représente la demoiselle que l'on croise à chaque station de métro, à chaque coin de rue. Les corps anonymes se pressent, se bousculent, se mélangent entre eux. Mais ils ne se connaissent pas. Nous sommes condamnés à rester cette foule éphémère qui en quelques secondes, se disloque pour en reformer une autre et ainsi, le cycle se répète à l'infini. Nul bonjour, nul sourire, nul regard, nul baiser, nul au revoir : pour qu'il y ait au revoir, il aurait fallu logiquement qu'il y ait un bonjour au préalable. A nous tous, nous formons une marée non humaine : La forme d'êtres, d'individus mais l'humanité en moins.
Les pas s'entrechoquent sur les pavés glissants et la ville se couvre d'un voile noir. On ne voit même plus les étoiles, ces étoiles qui brodaient d'un fil doré ce si joli ciel d'antan. Je ne m'attends plus à rien. Je n'espère plus rien. Les réverbères ont toujours cette lumière chimique, la foule est toujours aussi opaque et impersonnelle. Personne ne se soucie de ce qui roule sur mes joues, de ces yeux embués de larmes. Personne ne regarde ces yeux qui sont les miens. Personne. Un mot bien étrange puisqu'il désigne à la fois un individu et son absence. Une ambivalence déroutante, deux opposés réunis en un seul et même terme. Mais plus rien ne m'ébranle. Je marche dans la rue, tête baissée. Peur que mon regard ne confronte celui d'autrui. Crainte de voir dans ce dernier de la moquerie ou de la méchanceté qui me seraient destinées. C'est probablement pour ça que l'on passe sans me voir. Je fuis des silhouettes déjà fuyantes. Je me consume dans cette foule oppressante. Un pont. Apollinaire dit à propos de ce dernier que la joie venait toujours après la peine. Je crains qu'il n'ait pas raison. Ironie tragique, mes mains frêles s'agrippent au réverbère, le même qui m'horripilait à cause de sa lumière si insipide. Désespoir nocturne qui s'intensifie au diurne. Mélancolie des jours heureux et plus encore. Je regarde autour de moi : Personne. Et dans un ultime espoir, je lève la tête vers le ciel : Non, les étoiles ne sont toujours pas là.
Bonne année